Coeur


A l'intérieur le cœur bat,
dehors est une lande apprivoisée.
Dans le bocage qui te regarde,
dans le petit silence où je te vois
pulse la veine de ton cou et ta peau
est un rempart, une haie assez haute
pour m'éloigner et t'apercevoir enfin
dans l'enclos, sans présence humaine.


Toi

Ta main creuse dans la poche du tablier
là, je sens la couture intérieure
l'odeur de la lessive du dernier jour.

Je me hisse aux rayures en nylon
parviens à toucher ton visage de coton
respire à ta place alors que tu connais la joie
pressée par les trois boutons, contre ta poitrine.


Nil

Pour sortir de la nuit
un oiseau suffirait : celui
qui vole au-dessus des arbres des morts
pour gagner le jour ; celui qui tire
avantage des vents contraires pour se stabiliser.
Avec lui, âme et sincérité, je vivrais
même les yeux cousus.



Le journal des Poètes, n°2 de 2013 – Sous la direction de Jean-Luc Wauthier.

Au-dessus

Les pointes des faîtes
s'agitent dans l'air.
La masse gronde légère.
On chute jusqu'au ciel
peut-être saisi par l'abandon
d'une joie.





Chemin

Le chemin parcouru jusqu'à elle
semble mériter l'arbre sec.
Sa bouche retroussée et édentée
nous laisse entrevoir une partie
de nos vies sombre. Combien
de mots nous séparent d'elle, lorsqu'elle s'exprime
dans un patois terreux dont la poussière
nous aveugle. Nous rions pour souffler
ce que nous voulons laisser au noir.


A l'index - espace d'écrits - n°27, p.102 (2014).


La baleine

Pieter Lastman (1583-1633)
Je reviens 
de la baleine 
que tu connais,
j'ai tout oublié
de moi
la solitude maritime
le saumâtre du jour
la nuit 

Maisons

Au rez-de-chaussée nous avons des histoires interminables de rues.
Au premier étage, nous bavardons loin des lacets urbains et distants,
au second nous songeons à dormir en oubliant qui nous sommes.
Au quatrième, nous ressemblons
aux greniers de la mémoire, clairs bientôt comme des miroirs.
Sur les toits où nous allons en l'imaginant seulement
nous mourons comme les abeilles,
sanctuarisés, avides du miel de la ville,
incapables de toucher au ciel, même après trois essais.



Numéro 6 « Marges », de L'assaut « Poésie nouvelle passée en revue », mars 2015.

OSIRIS, n°82 (juin 2016).

Rédaction : Andrea MOORHEAD.
Conception graphique : Robert MOORHEAD.

Comité de rédaction : Robert DASSANOWSKY (États-Unis), Flavio ERMINI (Italie), Malgosia SALINSKA-GÓRSKA (Pologne), Gerald CHAPPLE, Robert MELANÇON et George MOORE (Canada), Françoise HÀN et Andrea UGHETTO (France).


Abonnements : PO BOX 297 Deerfield Massachussetts 01342 – USA.




*

ANGLAIS : Paul B. Roth, George Moore, Alan Britt, Joshua Krugman, Ingrid Swanberg, Andrea Moorhead, Patty Dickson Pieczka, John Sibley Williams, Simon Perchik, Sam Smith, Rob Cook.

FRANÇAIS : Fabrice Farre, Robert Melançon, Pierre Ouellet et Silvaine Arabo.

ALLEMAND : Otto Laske.

ITALIEN Marcello Gombos.

NORVEGIEN Hanne Bramness.

ESPAGNOL : Jesús Cárdenas.


Partie

Tu lances le dé qui n'est pas à coudre
pour en découdre avec le hasard
insolent de l'as jusqu'au six.
Pourquoi avoir donné à l'ivoire
ou au plastique la solitude
du point noir, le duo ennemi
des énigmes jamais résolues,
le trio infernal parmi lequel
se loge l'intrus. Deux duos
sont de trop, leur successeur
est imparfait au regard du pair
qui clôt toute conciliation.



La figure des choses, Éditions Henry, p.29.

Seuil


Sur la pierre glissée sous la porte
comme une lettre, le pas résonne
suivi d'une interrogation muette.
Est-ce la route jusqu'ici qui devient
humaine, le chien sans maître qu'elle
a enfanté, ou l'être taciturne venu pour parler.
L'épaule de la terre fait surface : le seuil
est une réminiscence du miracle.


Haie

Filles vertes et discrètes hasardeuses au vent d'Est
vous trompez l'horizon du jardin arpenté une vie
cheveux noirs semblables à ceux de qui l'on espère
bourrasque tendre qui étreint le corps et le restitue
à son pays calme, un printemps de plus passe par
le blanc neigeux, sans doute une patience éprouvée.
Vous avez après tous les noms qui vous sont donnés
celui que connaît quiconque et qui ressemble à la haie.

Nous sommes passés...

Nous sommes passés un jour d'égarement
entre le magnolia et le chant des abeilles
le cœur à l'arrêt -l'était-il- les yeux fixés sur
la petite porte de l'enclos pris du vertige qui nous ôtait
de la terre. A mi-voix sans le dire nous revenions
aux considérations qui nous faisaient vieillir :
la mesure de la propriété sa surface le nombre incalculable
de pas l'amour intangible semblable à la forme
de la fleur et les ailes des insectes aussi légères
que la mort avec son mètre butineur de toi à moi


VIVRE

La terre s'étire quand passe le percheron
dans les sillons le monde ensemble se sépare
les hommes d'ici sont d'un exil à venir.
Moi je me désespère de ne voir germer qu'un faisceau
de lignes noires et des bleus de travail, orphelin de terre.



Poème


Le corps est ouvert à la fracture du jour

par le volet entrouvert qui veille à l'intérieur,


il en est ainsi de la paupière qui régule la lumière.


Le corps est dissimulé sous la couverture épaisse


faite de ce coton blanc même pendant la nuit,


il s'efface à hauteur du genou, la mort est-elle


si petite, la maison entre-t-elle dans le monde.


La vie entière a-t-elle assez de place entre les murs.